EMISSION / VIDEOGRAPHIES 4.0

Numéro 13 / Boris Lehman & Michèle Blondeel

Marcher ou la fin des Temps Modernes

///     un film de Michèle Blondeel & Boris Lehman

Marcher ou la fin des Temps Modernes est, pour reprendre le terme de l’époque, un vidéo-film de 27 minutes, 15 secondes et 10 images réalisé par Michèle Blondeel et Boris Lehman en 1979. Alors que Lehman vient de sortir son ultime oeuvre, Funérailles (de l’art de mourir), Vidéographies revient sur un artiste mondialement reconnu mais dont l’immense production est largement sous-diffusée. Cette oeuvre est réalisée en collaboration avec Michèle Blondeel, notamment complice de Chantal Akerman et qui sera, 3 ans plus tard, actrice dans l’incroyable film bruxellois Toute une nuit (1982).

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« Boris Lehman fait du cinéma comme personne d’autre. Chacun de ses films dit zut à l’ensemble de la production cinématographique régnante et ouvre aussitôt une voie inédite. Le plus curieux, c’est que le cinéma, de temps à autre, le rattrape, confirmant ainsi qu’il est non seulement un innovateur, mais un pionnier au sens propre. Comme l’était Chaplin, l’un de ses dieux, quand il inventait, lui, le septième art, tout simplement. La fausse avant-garde n’est jamais qu’épigonale par rapport à des tentatives dont elle se contente de singer les apparentes facilités. La vraie, c’est celle qui part dans l’inconnu, sans biscuits, et en revient avec des images improbables. Toutes les expériences de Lehman donnent ce sentiment. Et, du coup, traversent hardiment les années, au point de nous devenir familières. Comme ces films de Greenaway qui déconcertaient tant au début, et qui maintenant font partie de notre paysage, ou ces textes de Handke qui semblaient tellement en rupture et qui aujourd’hui nous trahissent mieux que tout ce qui paraissait alors.

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Cette vidéo-ci, qui doit tout à Jean-Paul Tréfois, dont on ne dira jamais assez les mérites d’incitant à la créativité dans sa défunte émission «Vidéographie», date d’il y a douze ans, au temps où la RTBF respectait encore ses devoirs à l’égard de l’exploration des possibles du langage audiovisuel. Michèle Blondeel y faisait tandem avec Lehman pour explorer quelques manières de rendre à l’écran le plus élémentaires des mouvements: la marche humaine. Ce comportement élémentaire est, dans certaines parties du globe, en voie de disparition. A Los Angeles, on ne se déplace plus qu’en voiture. Et si, dans les mêmes contrées soi-disant développées, on marche encore, c’est dans ces réserves dûment balisées appelées piétonniers, ou à titre de célébration d’un comportement réputé désuet.

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Les deux réalisateurs bricolaient à l’époque avec des procédés que l’électronique a déjà rendus obsolètes: les surimpressions et incrustations, il les pratiquaient selon des techniques qui ont l’air aussi archéologiques que ces ancêtres de la cinématographie que l’on expose dans les musées specialisés. Le résultat n’en acquière que plus de séduction, et un charme qui est aux antipodes des provocations qu’il pouvait contenir à l’origine. Par une sorte de téléscopage de l’Histoire, nos deux chercheurs rejoignent, d’une certaine façon, ce Muybridge auquel ils rendent hommage et qui, au siècle dernier, dans une écurie transformée en studio, analysait le mouvement à l’aide de douze appareils photographiques ingénieusement synchronisés. De sorte que ce qui se donnait encore, à l’origine, pour une expérience prend, la patine du temps étant intervenue, l’allure d’une oeuvre d’art à part entière. »

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Texte de Jacques de Decker, vendredi 12 Juillet 1991, Le Soir, «Carré noir», Télé 21, p.13.

Diffusé sur La Trois le samedi 6 Mai 2017 à 01:00
et disponible en ligne pendant 365 jours sur AUVIO
Présentations par Jacques Delcuvellerie.